La violence entre dégoût et fascination

1) Epistémologie d’une ignorance dans la psychanalyse ?

Devons-nous faire taire cette violence qui tente bien souvent de combler, de masquer les failles d’un sujet, ou bien essayer de l’écouter ? Mais alors comment l’écouter ?

Dans son ouvrage Leçons de ténèbres, l’anthropologue et médecin Didier Fassin cherche à cerner pourquoi la violence n’a pas été prise en compte dans les sciences sociales (Anthropologie et Sociologie). L’historien Stéphane Audouin Rouzeau se pose également la même question en Histoire dans son livre Combattre) au cours du 20ème siècle, alors même que ce siècle a été particulièrement violent. Fassin fait référence à l’ouvrage du philosophe Charles Mills, le contrat racial, en parlant d’une épistémologie de l’ignorance. Mills a développé cette expression pour démontrer à quel point ce qu’il appelle un contrat racial gît sous les élaborations du fameux contrat social dans l’histoire de la philosophie. Ce contrat racial implique, définit et légitime certains rapports entre les Blancs et les non-Blancs, mais sans qu’il ne soit jamais explicité. Si le contrat racial est bien perçu par les non Blancs, celui-ci est un point aveugle chez les auteurs Blancs. « Il existe donc, selon [Charles Mills] une véritable épistémologie de l’ignorance au coeur de la production de connaissance sur le monde, et cette épistémologie de l’ignorance est incarnée dans les individus qui élaborent cette connaissance. » (Fassin, p.38)

Il ressort ainsi dans l’Anthropologie et la Sociologie pour Fassin que :

1)  Les théories en Anthropologie visaient à décrire un ordre social : comment une société cherche un certain équilibre. La violence étant précisément une force qui bouscule l’ordre, ces théories empêchaient finalement la prise en compte de la violence.

2)  Les anthropologues restaient ainsi trop attachés à leur théorie, à appliquer leur modèle aux mondes sociaux qu’ils rencontraient, et cela les empêchaient ainsi de prendre en compte la violence.

3)  En sociologie, le fonctionnalisme inspiré de Durkheim impliquait un attachement des théories sociologiques à un certain ordre social.

4) Un autre facteur fut les représentations de « l’histoire de la marche du monde » dont l’essai de Norbert Elias est la théorie la plus raffinée. Elias raconte que le monde occidental se civilise, c’est-à-dire se pacifie. C’est ce qu’Elias nomme « la pacification des mœurs ». Audouin Rouzeau critique Elias sur ce point, en mettant en avant les deux guerres mondiales du 20ème siècle. Il y a tout un chapitre dans son livre qui tente de montrer qu’Elias aurait été traumatisé par son expérience de la première guerre mondiale et aurait ainsi complètement mis de côté la violence de la guerre dans la construction de son modèle sociologique.

5)  Enfin, la sociologie des acteurs du fonctionnement des sciences. Ces anthropologues étaient blancs, majoritairement des hommes, issus du monde occidental. Que se serait-il passé si les femmes avaient été plus présentes, si des racisés également. Les violences des colonisations auraient-elles été mieux prises en compte par exemple ?

Ces exemples dans d’autres disciplines doivent nous faire réfléchir en psychanalyse, dans le sens où les psychanalystes ne sont pas du tout en-dehors de l’ordre social, quand bien même il leur arrive d’essayer de le croire…

Nous devons également nous prémunir, toujours, de tenter d’appliquer nos modèles. Ce qui n’est pas toujours évident. Particulièrement dans les situations qui peuvent nous sidérer par leur violence.

Enfin, les psychanalystes sont également pris dans l’histoire de Freud. Et nous verrons la prochaine fois que l’abandon de la fameuse Neurotica (la théorie de la séduction, c’est-à-dire de la violence sexuelle) chez Freud est peut-être un exemple de cette sidération que peut provoquer la violence.

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