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	<title>Vincent LE CORRE - Psychologue - Psychanalyste &#187; Jacques Derrida</title>
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	<description>psychologue, psychanalyste, en institution et en libéral, travaillant, entre autres, sur les jeux vidéo, les médiations, le jeu...</description>
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		<title>Alan Turing, sur les traces de l’IA : Episode 10 : la machine de Turing – seconde partie</title>
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		<pubDate>Thu, 12 Jan 2012 15:04:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Psychanalyse]]></category>
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		<description><![CDATA[Paris, le 12 janvier 2012.
Nous reprenons et terminons ici la lecture de l’article de Turing « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision ». On tente de présenter la démonstration de Turing, et son utilisation de son concept de machine, pour finir par quelques réflexions sur quelques conséquences que l'on pourrait envisager sur le concept de symbolique. 
]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">
<p>Je reprends et termine ici ma lecture de l’article de Turing « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision ».<br />
Nous nous étions arrêtés la dernière fois sur la description que Turing fait de sa fameuse machine.</p>
<h2>Théorie des machines</h2>
<p style="text-align: justify;">Turing définit ensuite les a-machines, et les c-machines, pour préciser qu’il ne s’intéressera qu’aux premières. Les a-machines sont des machines automatiques n’ayant donc nul besoin d’intervention extérieure d’un opérateur pour fonctionner. Les c-machines sont des machines à choix « dont le comportement ne dépend que partiellement de sa configuration […] un opérateur extérieur doit intervenir et faire un choix arbitraire pour que la machine puisse continuer son travail. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_0_986" id="identifier_0_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 52 ">1</a></p>
<p style="text-align: justify;">Au sein des a-machines, il y place les machines à calculer, et au sein de ces dernières, il définit enfin les machines cycliques et acycliques. Les machines cycliques sont les machines qui finissent en gros par tourner en rond, et ne sont pas en mesure de calculer un nombre réel dont les décimales sont infinies. « Une machine qui n’écrit jamais qu’un nombre fini de symboles de la première famille [cette première famille de symboles est constituée des 0 et des 1 et compose les chiffres du nombre réel à calculer] est dite cyclique. Dans le cas contraire, elle est dite acyclique. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_1_986" id="identifier_1_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 53 ">2</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cette bipartition des machines, cycliques et acycliques, permet ainsi à Turing de redéfinir ce qu’il appelle une séquence calculable et un nombre calculable. « Une séquence est dite calculable s’il existe une machine acyclique qui la calcule. Un nombre est dit calculable s’il existe une machine acyclique qui calcule sa partie décimale. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_2_986" id="identifier_2_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 54 ">3</a></p>
<p style="text-align: justify;">Comme on l’a déjà écrit, Turing a proposé l’idée de « nombre calculable » en prenant effectivement comme champ de recherche les nombres réels. « Le point crucial était que tout ‘nombre calculable’ régi par une loi définie pouvait être calculé par une de ses machines. Ainsi il y aurait une machine capable de calculer l’expansion décimale de π, car cela ne requérait en fait qu’un ensemble de règles pour additionner, multiplier, recopier, etc.»<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_3_986" id="identifier_3_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Andrew Hodges, Alan Turing ou l&rsquo;&eacute;nigme de l&rsquo;intelligence, Payot, 1983, 1988, p. 94 ">4</a>. Même si dans le cas de π la machine ne s’arrêtera pas, (nous sommes alors dans le cas d’une machine acyclique) étant donné que son nombre de décimale est infini. La machine peut cependant être parfaitement définie dans une table, avec un nombre fini de règles.</p>
<p style="text-align: justify;">Turing continue son article en présentant des exemples de machines à calculer, c’est-à-dire en faisant « tourner » littéralement le fonctionnement des machines abstraites qu’il vient de nous présenter. Car d’une part, il ne faut pas oublier que la machine que Turing vient de concevoir n’est en rien une machine concrète, matérielle. C’est une machine « de papier » comme l’écrira Turing lui-même, avec une mémoire infinie, ce qui est d’ailleurs matériellement impossible. C’est finalement une « Machine mathématique dont l’aspect infini introduit à tout jamais une rupture par rapport aux machines matérielles finies comme celles dont nous avons pris l’habitude d’être environnés. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_4_986" id="identifier_4_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 73 ">5</a></p>
<p style="text-align: justify;">Nulle part dans l’article Turing ne précisera comment cette machine pourrait être construite, comment s’agenceraient matériellement les différentes pièces qui pourraient la composer. C’est une « boîte noire » appelée à transformer des symboles. « Une machine de Turing est en effet une machine qui transforme des symboles d’entrée en symboles de sortie en traversant une succession d’états discrets qui sont tous définissables à l’avance. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_5_986" id="identifier_5_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 75 et 76 ">6</a></p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, comme le souligne encore Jean Lassègue, Turing a bien conscience que si l’on veut saisir son concept, il faut en passer par l’expérience cette fois très concrète de faire fonctionner la machine, d’effectuer soi-même les différentes étapes, c’est-à-dire finalement d’être soi-même la machine pendant le temps du calcul. « Le passage de la notion informelle de calcul à une notion formelle ‘mécanique’ s’opère par un travail du lecteur sur lui-même qui doit adopter le ‘bon’ point de vue, celui du mécanisme, pour réussir à apprécier la portée du concept présenté. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_6_986" id="identifier_6_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 75 ">7</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cela peut ressembler à l’argument du retrait de l’échelle présenté par Wittgenstein à la fin de son Tractatus Logicus-Philosophicus (Turing rencontrera d’ailleurs le philosophe un peu plus tard dans sa vie, à Cambridge). Il n’existe pas de métalangage pour la logique, il faut s’y exercer. Pour comprendre sa machine, il faut donc jouer avec. « En conséquence, l’aspect finitaire de la procédure de calcul est rapporté à un agent mécanique de la pensée et il n’y a pas d’autre moyen de vérification de l’aspect en question que l’effectuation de celle-ci. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_7_986" id="identifier_7_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 75 ">8</a></p>
<p style="text-align: justify;">
<h2 style="text-align: justify;">Des machines particulières aux machines universelles ou de l’infini des calculs à la finitude de la machine</h2>
<p style="text-align: justify;">Une fois ses machines définies et présentées via des exemples, Turing peut ainsi poser l’équivalence entre une séquence calculable et la description d’une machine au travers de la description de sa table d’instructions. «En fait toute séquence calculable peut être décrite au moyen d’une table de ce genre.»<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_8_986" id="identifier_8_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 63 ">9</a>.  Cette étape lui permet d’introduire l’idée essentielle de machine universelle.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, jusqu’à présent, pour chaque calcul, il fallait définir une machine particulière avec sa table d’instructions permettant d’effectuer ledit calcul. La machine universelle va permettre de « calculer n’importe quelle séquence calculable. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_9_986" id="identifier_9_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 66 ">10</a>.  En fait, cette machine universelle décrit mécaniquement le procédé qui permet au calculateur humain de trouver la bonne machine particulière relativement au calcul particulier à effectuer. Le concept de cette machine universelle permet ainsi à Turing de cerner un peu mieux le champ même du calculable, « dans la mesure où elles [les machines universelles] réduisent tout calcul à la construction de la table d’instruction d’une seule machine. Grâce à l’usage d’une machine universelle, il devient possible de réutiliser l’intégralité des tables d’instructions d’autres machines. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_10_986" id="identifier_10_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 81 ">11</a>  Turing va ensuite présenter la table de fonctionnement d’une machine universelle.<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_11_986" id="identifier_11_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 68 ">12</a></p>
<p style="text-align: justify;">On peut ainsi concevoir que les machines de Turing particulières sont les ancêtres des futurs programmes informatiques, tandis que les machines universelles seraient les précurseurs des futurs ordinateurs capables de faire tourner des programmes.<br />
Et c’est là que l’on observer comment Turing retrouve la démarche gödelienne à travers le fait de coder les machines particulières en leur attribuant un entier naturel, un index en somme, qui permet ainsi de « combiner en une table d’instructions de plus en plus complexe des tables d’instructions effectuant des calculs plus simples en réduisant tout calcul à n’être qu’une partie d’un calcul plus vaste. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_12_986" id="identifier_12_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 81 ">13</a>  La machine universelle est alors chargée de retrouver à partir de l’index, la table correspondante contenant les instructions des machines particulières, puis d’exécuter ces dernières. « Ainsi non seulement chaque calcul, de longueur arbitraire, est-il réduit au point de vue du fini mais l’infinité des calculs elle-même est aussi réduite au point de vue du fini […] »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_13_986" id="identifier_13_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 81 et 82 ">14</a>.</p>
<h2>Calculabilité et problème de la décision, l’Entscheidungsproblem</h2>
<p style="text-align: justify;">Turing parvient ainsi à redéfinir la notion de calculabilité. Ce n’est pas le seul mathématicien qui le fait à cette époque. Comme on l’a vu Gödel, mais aussi Church, auront produit finalement tous les trois une définition de la calculabilité équivalente. Mais l’un des intérêts de la définition de Turing, est, comme le précise Cassou-Noguès, de garder un lien évident avec la notion intuitive de calcul.</p>
<p style="text-align: justify;">Turing l’aura cependant fait d’une manière singulière (et c’est par ailleurs cette manière singulière qui autorisera toute une somme de réflexion sur les rapports entre l’esprit et la machine), en montrant que le travail qu’effectue un calculateur humain est une succession d’étapes, une composition d’éléments qui vont s’articuler pour devenir finalement un algorithme pris en charge par son concept de machine. Comme on l’a dit, Turing ne suit pas les canons d’un article théorique classique. A travers une sorte d’opération cartésienne de division du problème, Turing écrit que « le travail du calculateur est divisé en une suite d’’opérations élémentaires’, tellement simples qu’il serait difficile de les diviser encore. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_14_986" id="identifier_14_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 78 et 79 ">15</a>  Il a posé désormais les bases de son concept de machine à calculer.</p>
<p style="text-align: justify;">Il décrit en effet à présent le travail qu’effectue un calculateur humain dans les termes même de son concept de machine. « […] c’est l’état mental du calculateur et les symboles qu’il observe qui déterminent l’opération à effectuer, et en particulier le nouvel état mental dans lequel il se retrouve après exécution de ladite opération. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_15_986" id="identifier_15_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 80 ">16</a></p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi la description du travail effectué par l’humain devient fidèle à son concept de machine, dont nous avons parlé <a href="http://vincent-le-corre.fr/?p=907">dans l’épisode 8</a>. La machine est ce dispositif à deux propriétés principales : 1) une machine n’a effectivement qu’un nombre fini d’états qui lui sont propres. 2) ce qu’effectue la machine à l’instant T ne dépend que de l’état de la machine à l’instant T et des données qui lui parviennent via un dispositif quelconque. Le calculateur humain est ainsi devenu une machine universelle au sens de Turing.</p>
<p style="text-align: justify;">Il lui reste à présent à s’atteler à la seconde partie de son article, contenue dans le titre « … l’application au problème de la décision ».<br />
Comme nous l’avons précisé, une fois défini ces a-machines, Turing avait présenté les machines cycliques et les machines acycliques, ce qui lui avait permis de redéfinir la calculabilité en fonction des machines acycliques. Le problème de la décision autrement nommé, problème de l’arrêt, peut ainsi s’énoncer de cette manière : « peut-on savoir à l’avance si tout calcul aura ou non une fin ? »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_16_986" id="identifier_16_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 82 ">17</a></p>
<p style="text-align: justify;">Et Turing va y répondre par la négative en démontrant qu’une fois que l’on aurait produit une liste infinie des machines acycliques capables de produire les séquences calculables, c’est-à-dire de calculer la partie (infinie) décimale des nombres réels, il faudrait supposer l’existence d’une autre machine capable cette fois de « décider » elle-même si elle doit s’arrêter ou non, ce qui apparaît impossible. Turing le démontre à l’aide du formalisme de sa machine qu’il vient d’inventer.</p>
<p style="text-align: justify;">Vous pouvez trouver ici un cours très intéressant sur la calculabilité et la complexité qui présente le modèle de la démonstration de ce problème de l’arrêt dans l’informatique :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.canal-u.tv/producteurs/fuscia/dossier_programmes/science_info_lycee_profs_conferences_de_formation_des_professeurs_du_secondaire_en_science_informatique/quelques_rudiments_de_calculabilite_et_de_complexite">Quelques rudiments de calculabilité et de complexité, par Paul Gastin</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cette vidéo présente ainsi ce problème d’indécidabilité au travers des limites intrinsèques de la puissance de calcul des machines informatiques.<br />
Turing va user de la méthode diagonale que Cantor avait utilisée dans un article datant de 1891 pour démontrer que l’ensemble des nombres réels était non dénombrable.<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_17_986" id="identifier_17_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Lire &agrave; ce sujet :&nbsp;Argument_de_la_diagonale_de_Cantor ">18</a></p>
<p style="text-align: justify;">Turing utilise le même procédé pour s’interroger cette fois sur le caractère dénombrable des nombres calculables qu’il a cette fois lui-même redéfinis à l’aide de son concept de machine.<br />
« On peut définir sommairement les nombres ‘calculables’ comme étant les réels dont l’expression décimale est calculable avec des moyens finis. […] Selon ma définition, un nombre est calculable si sa représentation décimale peut être décrite par une machine. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_18_986" id="identifier_18_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 49 ">19</a></p>
<p style="text-align: justify;">Reprenant l’argument de Cantor, combiné avec son concept de machine, Turing montrait qu’il pouvait ainsi exister des nombres définis, mais non calculables. Une machine universelle est en effet censée tester chaque index correspondant à une machine particulière calculant une séquence calculable, ce qui revenait à mécaniser le procédé de Cantor. Mais Turing montrait finalement qu’il était impossible de déterminer mécaniquement si une table d’instructions particulière, une machine selon son concept, allait produire une suite infinie ou non, c’est-à-dire si telle machine particulière allait boucler ou non ; autrement dit par Turing, « […] ce problème d’énumération des séquences calculables est équivalent à celui qui consiste à déterminer si un nombre donné est le ND [le Nombre Descriptif, c’est-à-dire l’entier qui désigne une machine particulière via la méthode de Gödel] d’une machine acyclique, et il n’existe pas de procédure générale pour faire cela en un nombre fini d’étapes ».<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_19_986" id="identifier_19_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 73 ">20</a></p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le procédé de Cantor, la méthode de la diagonale, ne peut être mécanisé.<br />
Comme l’écrit Guillaume Watier : « Remarquons que le théorème de l’arrêt est à l’algorithmique ce que le théorème de Gödel est à la démonstration mathématique de théorème. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_20_986" id="identifier_20_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Guillaume Watier, Le calcul confi&eacute; aux machines, Ellipses, 2001, p.57 ">21</a><br />
Après les résultats de Gödel, c’est donc un nouveau coup à l’optimisme d’Hilbert, Turing montrant d’une part qu’il ne peut exister de méthode pour décider si telle ou telle assertion de l’axiomatique peut être considérée comme vraie ou fausse, et d’autre part qu’il existe des problèmes insolubles. Gödel dira que les travaux de Turing donnait ainsi une véritable définition de ce qu’était finalement un système formel « dont la propriété est qu’en son sein, et en principe, le raisonnement peut être entièrement remplacé par des règles mécaniques. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_21_986" id="identifier_21_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" G&ouml;del cit&eacute; par Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 85 ">22</a></p>
<p style="text-align: justify;">Comme nous l’avons dit Turing redéfinit ainsi la notion de calculabilité, comme Church et Gödel. Mais l’un des intérêts de la définition de Turing, est, comme le précise Cassou-Noguès, de « garder un lien évident avec la notion intuitive. »  Sa définition de la calculabilité en passe en effet dans cet article par une sorte de « psychologie du calcul » lors de la comparaison calculateur mécanique et calculateur humain.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, Turing vient avec son article de distinguer deux choses : la démonstration et la vérité, car il montre combien « démontrer revenait à calculer et non pas à établir la vérité d’un théorème puisque démontrabilité et vérité se trouvaient au contraire dissociés. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<h2>Le style, c’est l’homme…</h2>
<p style="text-align: justify;">Répétons-le, même si le déploiement futur des calculateurs numériques s’origine dans les trouvailles de Turing, le problème auquel il s’est attaqué ici était un problème de mathématique pure. Et pourtant, le style de cet article théorique qui complète les travaux de Gödel reste tout à fait surprenant. On a vu combien son biographe Hodges avait noté que Turing présentait depuis son enfance différents traits d’originalité dans ses conduites, notamment sociales. Cette fois, on peut dire que l’originalité de Turing se manifeste dans le contenu dans son article : il produit un concept novateur.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’originalité se manifeste également dans la forme, c’est-à-dire sa façon de conceptualiser et de résoudre ce problème mathématique, ce que Cassou-Noguès nomme « la psychologie du calcul » de Turing. En effet, ce dernier se met à analyser le travail d’un sujet humain qui calcule, ce qu’il nomme le « computer » dans le texte original que vous pouvez trouver ici :</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.thocp.net/biographies/papers/turing_oncomputablenumbers_1936.pdf">ON COMPUTABLE NUMBERS, WITH AN APPLICATION TO THE ENTSCHEIDUNGSPROBLEM By A. M. TURING</a></p>
<p style="text-align: justify;">On peut y remarquer qu&nbsp;&raquo;il y a en effet deux occurrences dans le texte original où Turing compare « l’homme-qui-calcule » à « la-machine-qui-calcule » : dans sa présentation de la machine à calculer<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_22_986" id="identifier_22_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 51 ">23</a>  et dans sa discussion sur la pertinence de la notion de calculabilité<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_23_986" id="identifier_23_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 78 &agrave; 84 ">24</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est dans la seconde que Turing va d’ailleurs définir sa notion d’ « état mental ». Il la redéfinit cependant encore une fois à l’aide d’une analogie. « Notre calculateur peut toujours interrompre sa tâche, quitter son lieu de travail et oublier tout ce qui s’y rapporte, pour revenir plus tard et reprendre son calcul là où il l’avait laissé. Pour ce faire, il doit conserver une notice où se trouvent consignées (sous une forme canonique quelconque) un certain nombre d’instructions indiquant comment  reprendre son calcul. C’est cette notice qui remplace l’état mental dont nous parlions en (I). […] »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_24_986" id="identifier_24_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Alan Turing, &laquo; Th&eacute;orie des nombres calculables, suivie d&rsquo;une application au probl&egrave;me de la d&eacute;cision &raquo;, in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p.84 ">25</a></p>
<p style="text-align: justify;">
<h2>Conséquences …</h2>
<p style="text-align: justify;">Avec cet article, nous avons certes comme le souligne Dupuy, « les prolégomènes d’une nouvelle science de l’esprit »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_25_986" id="identifier_25_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean-Pierre Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, La d&eacute;couverte, 1999, p.22 ">26</a>, même si Turing n’en avait pas conscience bien entendu. Mais il faut se rappeler un point important par rapport aux autres directions qui seront prises dans cette nouvelle science de l’esprit et qui favoriseront la naturalisation complète du concept d’esprit, ce qui n’est pas du tout le cas de Turing.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme le remarque la psychanalyste Christiane Alberti, Turing « prend donc appui sur la représentation que l’on peut se donner d’un être humain en train de calculer […] »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_26_986" id="identifier_26_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Christiane Alberti, &laquo; Alan Turing et sa A-machine : le moment de la logique &raquo;, in Le traumatisme de la langue &ndash; &eacute;tudes cliniques, Association Himeros, 2007, p. 74 ">27</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout comme Cassou-Noguès, Alberti souligne ainsi que Turing fonde ses résultats dans l’imaginaire, et que son assertion « Un homme en train de calculer la valeur d’un nombre réel peut être comparé à une machine susceptible de se trouver dans un nombre fini d’états q1, q2, …, qR, que nous appellerons ses m-configurations » fonctionne effectivement, non pas grâce à un réductionnisme (qui associerait un état mental à un état physique) dont Turing serait le thuriféraire, mais finalement grâce à la nature de l’acte de calculer lui-même situé sur un plan logique. Turing s’intéressera quelques années plus tard à la façon de rendre concrète sa machine, avec par exemple son projet de « construire un cerveau » à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais comme l’écrit Hodges « Pour notre mathématicien, quoi que fasse un cerveau, il le faisait en vertu de sa structuration logique et non parce qu’il se trouvait à l’intérieur d’un crâne humain ou parce qu’il était constitué de manière spongieuse composée d’une espèce particulière de formation cellulaire biologique. Sa structure logique devait parfaitement être réplicable dans un autre milieu, matérialisée par une autre espèce de mécanisme physique. C’était une conception matérialiste, qui avait le mérite de ne pas confondre les systèmes logiques et les relations avec les substances physiques et les choses elles-mêmes, selon une erreur trop souvent commise. […] Lorsqu’il parlait de ‘construire un cerveau’, il ne pensait pas que les éléments de sa machine devaient ressembler à ceux du cerveau, ni que leurs connexions devaient en imiter les différentes régions.»<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_27_986" id="identifier_27_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Andrew Hodges, Alan Turing ou l&rsquo;&eacute;nigme de l&rsquo;intelligence, Payot, 1983, 1988, p. 248 ">28</a></p>
<p style="text-align: justify;">Turing nous montre ainsi simplement en quoi une partie de notre activité mentale peut être mécanisable, car l’acte de calculer opéré par un être humain peut effectivement être externalisé dans une machine. La question de savoir si toute l’activité mentale d’un être humain est calcul est une toute autre question, et semble beaucoup plus compliquée à démontrer….</p>
<p style="text-align: justify;">Au sujet de l’autonomie de la machine, Jean Lassègue est très clair. « Croire en l’autonomie de la machine et en conséquence, à sa supériorité , conduit à une anthropomorphisation regrettable du concept de machine. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_28_986" id="identifier_28_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 88 ">29</a>Selon lui, même si Turing réussit cette « mise en rapport du concept de machine universelle de Turing avec la notion d’esprit humain », la machine ne peut en aucun cas produire une décision, c’est à dire être « indépendante de la pensée humaine qui l’a produite. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_29_986" id="identifier_29_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 88 et 89 ">30</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cassou-Noguès rappelle une boutade de Lacan qui résumerait selon lui la différence entre la machine et l’homme<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_30_986" id="identifier_30_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Pierre Cassou-Nogu&egrave;s, G&ouml;del, Les Belles Lettres, 1998, p. 90 ">31</a> dans le sens où avec Turing (et ce que l’on vient de voir au sujet de la méthode de la diagonale et du problème de l’arrêt) on pourrait dire qu’une machine de Turing ne peut établir la liste de toutes les machines de Turing.<br />
Lacan lors de son séminaire sur les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, est en train d’introduire son concept d’inconscient via les apports de Levi-Strauss. Il parle de l’enfant qui compte le nombre de ses frères et qui s’y compte, avant de s’y reconnaître dans le comptage.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>&nbsp;&raquo; Je prends d’abord le concept de ‘l’inconscient’. […] pour l’illustrer par quelque chose qui est matérialisé assu¬rément sur un plan scientifique, je l’illustrerai par exemple par ce champ […] qu’explore, structure, élabore et qui se montre déjà infiniment riche, ce champ que Claude Lévi-Strauss avait épinglé du titre de Pensée sauvage. Avant toute expérience, toute déduction individuelle, avant même que s’y inscrivent les expériences collectives qui ne sont rapportables qu’aux besoins sociaux, quelque chose organise ce champ, en inscrit les lignes de force initiales, qui est cette fonction que Claude Lévi-Strauss, dans sa critique du totémisme, nous montre être sa vérité, et vérité qui en réduit l’apparence, de cette fonction du totémisme, à savoir une fonction classificatoire primaire : ce quelque chose qui fait [que], avant que les relations s’organisent, qui soient des relations proprement humaines, déjà s’est organisé ce rapport d’un monde, à un autre monde de certains rapports humains qui sont déterminés par une organisation, aux termes de cette organisation qui sont pris dans tout ce que la nature peut offrir comme support, qui s’or¬ganisent dans des thèmes d’opposition. La nature, pour dire le mot, fournit des signifiants, et ces signifiants organisent de façon inaugurale les rapports humains, en donnent les structures et les modèlent.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>L’important est ceci, c’est que nous voyons là le niveau où, avant toute formation du sujet (d’un sujet qui pense, qui s’y situe), ça compte, c’est compté, et dans ce compté, le compte, déjà, y est! Il a ensuite à s’y recon¬naître, et à s’y reconnaître comme comptant. Disons que l’achoppement naïf où le mesureur de niveau mental s’esbaudit de saisir le petit homme, quand il lui propose l’interrogation : «J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi, qu’est-ce que tu penses de ça ? » — Le petit n’en pense rien pour la bonne raison, c’est que c’est tout naturel! D’abord sont comptés les trois frères Paul, Ernest et moi, et tel je suis moi, au niveau de ce qu’on avance que j’ai à réfléchir : ce moi&#8230; c’est moi! et que c’est moi qui compte.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>C’est cette structure, affirmée comme initiale de l’inconscient, aux temps historiques où nous sommes de formation d’une science, d’une science qu’on peut qualifier d’humaine, mais qu’il faut bien distinguer de toute psychosociologie. D’une science dont le modèle est le jeu combi¬natoire que la linguistique nous permet de saisir dans un certain champ, opérant dans sa spontanéité et tout seul, d’une façon présubjective, c’est ce champ-là qui donne, de nos jours, son statut à l’inconscient. C’est celui-là, en tout cas, qui nous assure qu’il y a quelque chose de quali¬fiable sous ce terme qui est assurément accessible d’une façon tout à fait objectivable.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p style="text-align: justify;">Le débat sur l’infériorité ou la supériorité de la machine est pour Lassègue une question qui n’a que peu d’importance. Mais par contre, il estime que le résultat de Turing, mais aussi celui de Gödel, en pointant les limitations internes de l’axiomatique formelle telle que la souhaitait Hilbert, engagerait un questionnement sur les rapports entre le conscient et l’inconscient (Il pense à une sorte d’inconscient mécanique en deça de l’intuition) dans la pensée humaine, du fait de leur mise en valeur de l’impossible recouvrement total du domaine de la pensée humain par la pensée algorithmique. « Chaque processus mental mis sous forme algorithmique manifeste la présence d’une générativité algorithmique de la pensée qui suit la générativité de l’intuition comme son ombre. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_31_986" id="identifier_31_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Jean Lass&egrave;gue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 90 ">32</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cela rejoint il me semble l’objet du livre de Michel Bourdeau, <em>Pensée symbolique et intuition</em><a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_32_986" id="identifier_32_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Michel Bourdeau, Pens&eacute;e symbolique et intuition, PUF, 1999 ">33</a> qui cherche à élaborer une théorie de l’intuition, à partir d’un cheminement philosophique sur ce qu’est d’abord la pensée symbolique et ses succès (dont le programme de Hilbert est une sorte d’exacerbation ou de tentative de la rendre hégémonique), ceci afin de mieux en cerner les limites.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans une intervention au colloque « Le réel en mathématiques – Psychanalyse et mathématiques », la mathématicienne, Marie-Françoise Roy, spécialiste des algorithmes de la géométrie algébrique réelle, rappelle ce que nous avons dit lors de <a href="http://vincent-le-corre.fr/?p=925">l’épisode précédent</a>, à savoir qu’avec l’informatique, « l’histoire du calcul entre dans une phase radicalement nouvelle. »</p>
<p style="text-align: justify;">Elle cite également Lacan, dans son séminaire sur <em>le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse</em> qui a beaucoup travaillé sur la cybernétique cette année-là, parlant souvent de la différence entre l’homme et la machine, tentant d’ouvrir des pistes, mais sans jamais fermer le débat. Lacan tente d’expliquer quelque chose au sujet de la répétition, concept par lequel il introduira à celui d’inconscient dans le séminaire que nous avons déjà cité, à savoir les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Il parle de Kierkegaard et de son écrit <em>La répétition</em>, puis il en vient à la machine à calculer.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>« Mais à la suite de ça, il nous mène sur le chemin de notre problème, à savoir, comment et pourquoi tout ce qui est d&#8217;un progrès essentiel pour l&#8217;être humain doit passer par la voie d&#8217;une répétition obstinée.<br />
J&#8217;en viens au modèle sur lequel je veux vous laisser aujourd&#8217;hui pour vous permettre d&#8217;entrevoir ce que veut dire chez l&#8217;homme le besoin de répétition. Tout est dans l&#8217;intrusion du registre symbolique. Seulement, je vais vous l&#8217;illustrer.<br />
C&#8217;est très important, les modèles. Non pas que ça veuille dire quelque chose-ça ne veut rien dire. Mais nous sommes comme ça &#8211; c&#8217;est notre faiblesse animale -, nous avons besoin d&#8217;images. Et, faute d&#8217;images, il arrive que des symboles ne viennent pas au jour. En général, c&#8217;est plutôt la déficience symbolique qui est grave. L&#8217;image nous vient d&#8217;une créa¬tion essentiellement symbolique, c&#8217;est-à-dire d&#8217;une machine, la plus moderne des machines, beaucoup plus dangereuse pour l&#8217;homme que la bombe atomique, la machine à calculer. »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Françoise Roy se demande ainsi quel est la nature de ce danger ? Peut-être est-ce la croyance que tout le registre qualitatif pourrait être « transféré » dans le registre du quantitatif, ce qui est une des craintes actuelles ?</p>
<p style="text-align: justify;">Son intervention est intéressante en ce qu’elle montre le mathématicien aux prises avec cet objet qu’est l’ordinateur, dans une relation étrange, où l’homme peut produire un algorithme, le maîtriser le visualiser de l’intérieur, et rester pourtant totalement surpris, agréablement ou désagréablement d’ailleurs, des résultats que cet algorithme peut produire. « Les mathématiques accèdent alors à un véritable statut de sciences expérimentale, l’ordinateur jouant le rôle de l’appareil expérimental en physique. »<a href="https://vincent-le-corre.fr/?p=986#footnote_33_986" id="identifier_33_986" class="footnote-link footnote-identifier-link" title=" Marie-Fran&ccedil;oise Roy, &laquo; Le r&eacute;el du calcul &raquo; in Le r&eacute;el en math&eacute;matiques &ndash; Psychanalyse et math&eacute;matiques, Agalma, 2004, p. 200 ">34</a> Mais elle cite également le mathématicien et informaticien Doron Zeilberger qui prévoit que l’informatique et les ordinateurs tiendront un rôle de plus en plus important dans la création et la recherche en mathématiques, jusqu’à supplanter complètement les sujets humains.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme le disait Lacan, idée que reprend M-F Roy, « Dans une machine, le symbolique fonctionne tout seul. » Avec cet article, Turing s’est installé au cœur de ce symbolique mécanique pour en montrer certains rouages, mais aussi, certains de ses aspects que l’on nomme indécidables. Cette révolution n&#8217;a pas fini de produire ses effets sur nous&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">
<ol class="footnotes"><li id="footnote_0_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 52 </li><li id="footnote_1_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 53 </li><li id="footnote_2_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 54 </li><li id="footnote_3_986" class="footnote"> Andrew Hodges, Alan Turing ou l’énigme de l’intelligence, Payot, 1983, 1988, p. 94 </li><li id="footnote_4_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 73 </li><li id="footnote_5_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 75 et 76 </li><li id="footnote_6_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 75 </li><li id="footnote_7_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 75 </li><li id="footnote_8_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 63 </li><li id="footnote_9_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 66 </li><li id="footnote_10_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 81 </li><li id="footnote_11_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 68 </li><li id="footnote_12_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 81 </li><li id="footnote_13_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 81 et 82 </li><li id="footnote_14_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 78 et 79 </li><li id="footnote_15_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 80 </li><li id="footnote_16_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 82 </li><li id="footnote_17_986" class="footnote"> Lire à ce sujet : <a href="http://www.presse-agrume.net/argument-diagonal-cantor.htmlethttp://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_de_la_diagonale_de_Cantor">Argument_de_la_diagonale_de_Cantor</a> </li><li id="footnote_18_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 49 </li><li id="footnote_19_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 73 </li><li id="footnote_20_986" class="footnote"> Guillaume Watier, Le calcul confié aux machines, Ellipses, 2001, p.57 </li><li id="footnote_21_986" class="footnote"> Gödel cité par Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 85 </li><li id="footnote_22_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 51 </li><li id="footnote_23_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p. 78 à 84 </li><li id="footnote_24_986" class="footnote"> Alan Turing, « Théorie des nombres calculables, suivie d’une application au problème de la décision », in La machine de Turing, Alan Turing, Jean-Yves Girard, Seuil, 1995, p.84 </li><li id="footnote_25_986" class="footnote"> Jean-Pierre Dupuy, Aux origines des sciences cognitives, La découverte, 1999, p.22 </li><li id="footnote_26_986" class="footnote"> Christiane Alberti, « Alan Turing et sa A-machine : le moment de la logique », in Le traumatisme de la langue – études cliniques, Association Himeros, 2007, p. 74 </li><li id="footnote_27_986" class="footnote"> Andrew Hodges, Alan Turing ou l’énigme de l’intelligence, Payot, 1983, 1988, p. 248 </li><li id="footnote_28_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 88 </li><li id="footnote_29_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 88 et 89 </li><li id="footnote_30_986" class="footnote"> Pierre Cassou-Noguès, Gödel, Les Belles Lettres, 1998, p. 90 </li><li id="footnote_31_986" class="footnote"> Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998, p. 90 </li><li id="footnote_32_986" class="footnote"> Michel Bourdeau, Pensée symbolique et intuition, PUF, 1999 </li><li id="footnote_33_986" class="footnote"> Marie-Françoise Roy, « Le réel du calcul » in Le réel en mathématiques – Psychanalyse et mathématiques, Agalma, 2004, p. 200 </li></ol>]]></content:encoded>
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		<title>Notes sur « Une histoire de machines, de vampires et de fous » – Episode 2</title>
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		<pubDate>Mon, 05 Sep 2011 09:17:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Philosophie]]></category>
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		<description><![CDATA[Paris, le 5 septembre 2011.
Tentons d'avancer sur le livre « Une histoire de machines, de vampires et de fous », en notant ses références aux méditations cartésiennes, et en cherchant à cerner la méthode employée par le philosophe.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Paris, le 5 septembre 2011.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Une analyse philosophique du « possible » à travers la fiction, conçue précisément comme mode de donation de ce possible.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans un article « Projet d’une philosophie extra-ordinaire », Cassou-Nogès discute de sa recherche autour de la philosophie et de la fiction. il y écrit :</p>
<p style="text-align: justify;">« Le but de cet article est de discuter d&#8217;une méthode philosophique, une façon de faire de la philosophie, fondée sur la fiction narrative. J&#8217;entends par fiction, ou fiction narrative, une histoire que l&#8217;on raconte : une histoire qui peut être développée dans un roman de plusieurs volumes  aussi bien qu&#8217;esquissée en quelques mots, une histoire qui peut être écrite mais peut aussi passer par l&#8217;image, comme au cinéma. Le terme est donc vague. Je veux distinguer la fiction, en ce sens, d&#8217;une imagination qui serait intérieure. La fiction se raconte et s&#8217;adresse à un lecteur, un spectateur, qui peut y adhérer ou non. Et je veux d&#8217;autre part distinguer la fiction du récit en ce qu’un récit peut se vouloir véridique – le récit de tel événement dans le journal –, ce qui n&#8217;importe pas dans la fiction, et en ce que le récit est construit alors que la fiction peut rester à l&#8217;état d&#8217;esquisse – une phrase dans un texte de philosophie visant à donner un exemple. » <a href="#_ftn1">[1]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cassou-Noguès cherche donc à distinguer ce qu’il entend par « fiction », d’une part en la séparant de l’imagination, qu’il pense « intérieure » (on pourrait dire du fantasme ? De la rêverie diurne), et d’autre part du récit, qu’il pense finalement comme trop « construit », ou potentiellement « véridique ». Aussi, la fiction dans son cas, c’est simplement « une histoire que l’on raconte ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il ajoute :</p>
<p style="text-align: justify;">« Sans doute, la fiction, que ce soit le récit d&#8217;une situation comme celle de la honte dans <em>L&#8217;être et le néant</em> ou une expérience de pensée, comme celles de D. Parfit dans <em>Reasons and Persons</em>, peut toujours intervenir en philosophie. Mais il s&#8217;agit ici de réfléchir sur ce recours à la fiction ou d&#8217;en rendre l&#8217;usage explicite, systématique et de le fonder. <span style="text-decoration: underline;">Mon hypothèse est que la fiction est le mode de donation du possible tel que l&#8217;exige l&#8217;analyse philosophique.</span> »<a href="#_ftn2">[2]</a> [ C’est moi qui souligne]</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Méditations cartésiennes ou gödeliennes ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On peut rapprocher le livre de Cassou-Noguès « Une histoire de machines, de vampires et de fous » des méditations cartésiennes. Le livre est en effet composé de six séquences, répertoriées à la fin de l’ouvrage comme « Méditations ». Pierre Macherey, autre philosophe, parle même d’utilisation du genre pastiche, dans un texte où il analyse les deux livres en même temps<a href="#_ftn3">[3]</a>. Il rappelle également le débat Foucault/Derrida au sujet de l’argument du rêve confronté à celui de la folie chez Descartes.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour rappel, Foucault avait écrit dans son ouvrage fameux sur l<em>‘Histoire de la folie</em> tiré de sa thèse soutenue en mai 1961 (<em>Folie et déraison &#8211; Histoire de la folie à l’âge classique, </em>publiée en 1961) un chapitre intitulé « Le grand renfermement ». Ce chapitre qui retraçait donc ce qu’il appelait Le Grand Renfermement du 17<sup>ème</sup> siècle, commençait par un paragraphe sur Descartes où la première méditation (et son fameux passage qui finit par « Mais quoi ? ce sont des fous ; et je serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples ») de ce dernier étaient interprétée comme le signe du mouvement de cette époque qui aurait donc consisté en l’exclusion de la folie afin d’asseoir la domination de la raison.<a href="#_ftn4">[4]</a> Derrida avait répondu à Foucault dans une conférence prononcée en mars 1963 au collège philosophique de Jean Wahl, ayant pour titre « Cogito et histoire de la folie »<a href="#_ftn5">[5]</a>, où il remettait en cause l’interprétation de son ami de ce passage de Descartes sur la folie ainsi que son incidence sur l’interprétation du Cogito. La querelle éclatera quelques années plus tard lorsque Foucault publiera une seconde édition de son livre avec une réponse cinglante adressée à Derrida. Mais laissons cela de côté…</p>
<p style="text-align: justify;">Pour revenir au livre de Cassou-Noguès « Une histoire de machines, de vampires et de fous », et à son sous-texte cartésien, Cassou-Noguès emploie régulièrement cet  argument du rêve confronté à celui de la folie, ainsi que la réflexion de Descartes (un peu comme Beckett dans <em>L’innommable</em> d’ailleurs) au sujet des gens passant dans la rue, qu’il aperçoit depuis sa fenêtre et à propos desquels ils s’interrogent, s’agit-il d’humains ou bien d’automates déguisés ?</p>
<p style="text-align: justify;">Macherey résume la démarche de Cassou-Noguès ainsi :</p>
<p style="text-align: justify;">« Les problèmes qui l’ont intéressé sont ceux-là mêmes que Descartes avait traités, à savoir principalement : la réalité du monde, l’appréhension que je peux avoir de ma propre identité, l’union de l’âme et du corps. Cependant, l’objectif de P. Cassou-Noguès n’est pas de refaire à l’identique le parcours effectué par Descartes dans ses <em>Méditations Métaphysiques</em>, en le transposant dans un autre langage, qui serait celui de la fiction, mais au contraire de <span style="text-decoration: underline;">montrer que, depuis Descartes, la donne a changé pour ce qui concerne la manière de poser les problèmes fondamentaux qui viennent d’être évoqués, ce dont le symptôme est fourni par la structure de notre imaginaire, c’est-à-dire de l’ensemble des figures par l’intermédiaire desquelles nous nous représentons la réalité, notre position à l’intérieur de celle-ci en tant que sujets, et nous-mêmes en tant que nous sommes à la fois des esprits et des corps : cette structure n’est plus du tout la même qu’à l’époque classique, et c’est ce changement que cherche à mettre en évidence le parcours fictif retracé dans <em>Une histoire de vampires, de machines et de fous</em>.</span> »<a href="#_ftn6">[6]</a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Cassou-Noguès écrivait une sorte de journal biographique, une sorte de portrait de Gödel associant éléments personnels, recherche en logique et en philosophie, au moment même où il écrivait ce texte fictionnel « Une histoire de machines… ».</p>
<p style="text-align: justify;">« […] la lecture des textes et, en particulier, la lecture du journal philosophique que Gödel a tenu pour l&#8217;essentiel entre 1940 et 1946, permet de saisir certains aspects du monde du logicien et de l&#8217;unité qui semble lier son travail logique, ses recherches philosophiques et, disons, ses troubles dans la vie quotidienne. »<a href="#_ftn7">[7]</a></p>
<p style="text-align: justify;">C’est finalement une sorte de fiction (qu’il définit finalement comme juste « une histoire qu&#8217;on raconte ») où les arguments sont employés certes différemment d’un écrit philosophique traditionnel, mais où l’objectif reste le même. Seule la méthode change.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>La méthode ? Quelle méthode ?<br />
</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Cassou-Noguès travaille ainsi cette notion de <em>possible</em> : « L&#8217;analyse philosophique ne peut pas se passer d&#8217;une référence au possible […] La façon même dont le philosophe décrit l&#8217;expérience, les caractères qu&#8217;il mentionne, les situations auxquelles il s&#8217;intéresse, sont déterminés par la considération du possible, qui fait ressortir des caractères contingents, lesquels pourraient être autrement, et des caractères essentiels, qui subsistent dans toute variation possible. L&#8217;expérience telle que l&#8217;envisage le philosophe est entourée d&#8217;un halo de possibles et structurée par ces possibles. »<a href="#_ftn8">[8]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Il pose que précisément, le travail du philosophe qui est un travail conceptuel sur ce <em>possible</em>, peut se faire sur la fiction en tant que c’est elle qui nous donnerait le possible.</p>
<p style="text-align: justify;">« Mon hypothèse est maintenant que ce possible qu&#8217;exige l&#8217;analyse philosophique est donné par la fiction, par les histoires, les récits si l&#8217;on veut, que le philosophe trouve dans la littérature ou qu&#8217;il tente pour lui-même. »<a href="#_ftn9">[9]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Pour Cassou-Noguès, c’est donc la fiction qui détermine le possible : « Est possible un être, une situation, évoqué dans une fiction à laquelle on adhère. Je ne veux pas parler de ‘croyance’ parce que l’on ne ‘croit’ pas littéralement aux histoires bizarres que l’on peut lire […] on suit cette histoire, à laquelle on ne croit pas, jusqu’à même s’identifier à des personnages dont l’expérience n’est pas identique à la nôtre. »<a href="#_ftn10">[10]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cette idée d’adhésion à une histoire, sans croyance véritable à celle-ci, comme à un véritable récit qui serait censé relater une expérience, me rappelle l’énoncé fameux d’Octave Mannoni « Je sais bien, mais quand même… », titre d’un article<a href="#_ftn11">[11]</a> sur la notion de <em>Verleugnung</em> chez Freud, traduit en français par déni. Pourrait-elle nous être utile pour saisir ce concept de possible ?</p>
<p style="text-align: justify;">Je sais bien qu’il n’existe pas d’hommes invisibles, mais quand même, l’histoire que je lis, le film que je regarde me parait plausible… D’ailleurs, lorsque quelque chose nous apparaît comme impossible, nous nous en apercevons. Cassou-Noguès prend pour exemple, Griffin, le personnage de H. G. Wells, dans son roman<em> L&#8217;homme invisible</em>. Et pose ainsi la question :</p>
<p style="text-align: justify;">« Puis-je imaginer, par analogie, toucher tout en restant intouchable ? Toucher l&#8217;épaule ou la main d&#8217;un passant sans que celui-ci puisse en retour sentir ma main, comme Griffin observe les gens dans les rues de Londres sans que ceux-ci puissent le voir. Admettons que, devenu un homme intangible, ou un homme « au corps subtil », je veuille serrer la main d&#8217;un ami. Je prendrais sa main dans la mienne, je serrerais sa main, sans que lui puisse sentir ma main dans la sienne ? Je ne vois pas comment cela serait possible. Je ne peux pas l&#8217;imaginer. »<a href="#_ftn12">[12]</a></p>
<p style="text-align: justify;">L’histoire que l’on suit avec intérêt nous paraît donc possible sur un certain plan, tout en restant impossible sur un autre, celui du monde actuel. L’expérience relatée dans la fiction est donc possible « au sens où cette situation, cette expérience, est une variante de la nôtre et une variante qu’il faut donc prendre en compte dans l’analyse de ce qu’est l’expérience en général. »<a href="#_ftn13">[13]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Mais pourquoi donc agrandir encore l’expérience pour ensuite tenter de l’analyser ? Il semble que si l’on suit Cassou-Noguès, dont le projet philosophique est d’essayer précisément d’analyser « la subjectivité et son incarnation »<a href="#_ftn14">[14]</a>, nous ayons justement besoin de l’imaginaire, de ces possibles, des différents mondes possibles, et donc des différentes variantes de ces mondes. Nous aurions besoin (ou disons que cela nous faciliterait la tâche) d’introduire « les être bizarres de la science-fiction et de la littérature fantastique »<a href="#_ftn15">[15]</a>, afin d’avancer dans l’exploration des possibles incarnations de nos subjectivités, à l&#8217;ère des &laquo;&nbsp;machines mentales&nbsp;&raquo;&#8230;</p>
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<hr style="text-align: justify;" size="1" />
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref1">[1]</a> Pierre Cassou-Noguès, « Projet d’une philosophie extra-ordinaire », Revue <em>Methodos</em>, numéro « Penser la fiction »,  <a href="http://methodos.revues.org/2328">http://methodos.revues.org/2328</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref2">[2]</a> Pierre Cassou-Noguès, « Projet d’une philosophie extra-ordinaire », Revue <em>Methodos</em>, numéro « Penser la fiction »,  <a href="http://methodos.revues.org/2328">http://methodos.revues.org/2328</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref3">[3]</a> <a href="http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/macherey12032008_Cassou.html">http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/macherey12032008_Cassou.html</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref4">[4]</a> « La Folie dont la Renaissance vient de libérer les voix, mais dont elle a maîtrisé déjà la violence, l’âge classique va la réduire au silence par un étrange coup de force. Dans le cheminement du doute, Descartes rencontre la folie à côté du rêve et de toutes les formes d’erreur. Cette possibilité d’être fou, ne risque-r-elle pas de le déposséder de son propre corps, comme le monde du dehors peut s’esquiver dans l’erreur, ou la conscience de s’endormir dans le rêve ? », Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1972, p. 67.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref5">[5]</a> Reprise dans <em>L&#8217;Écriture et la Différence</em>, éd. du Seuil, « Points Essais », 1967, p. 51-97</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref6">[6]</a> <a href="http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/macherey12032008_Cassou.html">http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/macherey12032008_Cassou.html</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref7">[7]</a> Pierre Cassou-Noguès, <em>Présentation des Démons de Gödel</em>, <a href="http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/Cassou_reponseamacherey13032008.html">http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20072008/Cassou_reponseamacherey13032008.html</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref8">[8]</a> Pierre Cassou-Noguès, « Projet d’une philosophie extra-ordinaire », Revue <em>Methodos</em>, numéro « Penser la fiction »,  <a href="http://methodos.revues.org/2328">http://methodos.revues.org/2328</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref9">[9]</a> Pierre Cassou-Noguès, « Projet d’une philosophie extra-ordinaire », Revue <em>Methodos</em>, numéro « Penser la fiction »,  <a href="http://methodos.revues.org/2328">http://methodos.revues.org/2328</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref10">[10]</a> Pierre Cassou-Noguès<em>, Mon zombie et moi</em>,<em> la philosophie comme fiction</em>, Seuil, 2010, p. 34 et 35</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref11">[11]</a> Octave Mannoni, « Je sais bien, mais quand même », in <em>Clefs pour l’imaginaire</em>, Seuil, 1969.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref12">[12]</a> Pierre Cassou-Noguès, « Projet d’une philosophie extra-ordinaire », Revue <em>Methodos</em>, numéro « Penser la fiction »,  <a href="http://methodos.revues.org/2328">http://methodos.revues.org/2328</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref13">[13]</a> Pierre Cassou-Noguès<em>, Mon zombie et moi</em>,<em> la philosophie comme fiction</em>, Seuil, 2010, p. 35</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref14">[14]</a> Pierre Cassou-Noguès<em>, Mon zombie et moi</em>,<em> la philosophie comme fiction</em>, Seuil, 2010, p. 35</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref15">[15]</a> Pierre Cassou-Noguès<em>, Mon zombie et moi</em>,<em> la philosophie comme fiction</em>, Seuil, 2010, p. 35</p>
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